1950. L’Afrique du Nord est une terre française. La rumeur gronde dans les rangs indigènes : la nation demande les rennes du pouvoir. Ils parlent d’un Etat dont ils ne voient que les pions, ces milliers d’appelés qui foulent chaque année leur sol Tunisien. Ils qualifient cela d’invasion, les sermons de la métropole leur parlent de protection. Dialogue de sourd, un œil pour les départager. Ce regard, c’est celui d’une recrue du contingent. Un photographe amateur, embarqué sur une terre inconnue, loin des propagandes officielles de l’époque. Il était le lien entre deux cultures, il est aujourd’hui le lien entre deux époques.
Dans les années 50, le photojournalisme atteint son apogée : les agences de presse Magnum et Rapho comptent dans leurs équipes une grande partie des « légendes » du reportage photo de ce siècle. Des magazines comme Life diffusent au grand public des clichés des quatre coins du monde : l’actualité passe par l’image. Jusque là d’un usage principalement professionnel, l’appareil photo se démocratise et chacun peut illustrer sa vie.
Un photographe amateur immergé dans une situation historique, loin de son pays, de sa culture, ne prends pas de simples photos touristiques, il sait que chaque image compte, ou tout du moins pourra compter. Mais ses considérations restent néanmoins assez éloignées de celles des photographes professionnels, avides de scoops, de sensationnel pour une couverture glorieuse ou un World Press envié.
Contemplatif et curieux.
Ses mots associés à ses photos apportent une profusion de détails qui dressent le décors et replongent dans l’ambiance de l’époque, sans montages ni coupures, sans réelle intention politique ou historique. Juste un oeil subjectif qui interpele les sens, mèle l’imaginaire à la réalité. Il donne un visage à cette France africaine, à cette culture orientale, traditonnelles et ancestrale. Consciemment ou non, il place dans ces clichés des points de comparaison entre deux cultures qui se cotoyent sans se mélanger, si proches et si différentes à la fois. Le temps, et surtout les suites historiques n’auront de cesse d’augmenter la valeur de ce témoignage.
Sans témoignages, l’histoire n’existe pas, impossible de comprendre l’origine, les causes : seules les conséquences au présent sont directement accessibles, limitant la notion d’histoire à un constat ponctuel alors qu’une réflexion globale est nécessaire. Le passé explique le présent ; ces photos illustrent des souvenirs qui semblent étrangers à nombre de français : leur histoire, notre histoire.
Pour que ces images soient pleinement comprises, elles doivent passer par deux lectures de la part du spectateur. La première est instantannée, non-réfléchie : interprétation actuelle avec des repères contemporains. Cette lecture de l’image renvoie à une situation présente. Hors contexte, l’utilité historique de l’image est quasiement inexistante. La deuxième lecture, plus mûre et complexe, tient à mettre en exergue l’influence de ce passé sur la situation et les débats actuels. L’image offre alors des réponses, montre les causes passées qui expliquent une partie des conflits culturels et sociaux qui marquent la France actuellement.
En regardant ces photos, j’ai compris le devoir de chaque photographe face à son présent, qui deviendra un jour le passé d’un autre. Devoir de témoignage pour le premier, devoir de mémoire pour le second. Toute photographies, aussi modeste soit-elle, aide son prochain à prendre conscience de son histoire. Un rôle immense et nécessaire, accessible à chacun.
Remerciements :
Merci à Monsieur Roger Firmin de nous permettre la diffusion de ces superbes photos de Tunisie dont il est l’auteur. N'hésitez pas à consulter son site internet pour le contacter directement : LaFouine
[par Julien Desgoutte]
[ 08/04/2004 ] |